Rencontre à l’ambassade

Hier matin, je suis allée à l’embassade du Vietnam. Je devais aller y chercher le document qui m’autorisera à entrer au pays avec les cendres de mon père.

Je suis tranquillement assise dans la salle d’attente quand un couple de Québécois fait son entrée. Ils font la demande de trois visas, à être préparés le jour même. Ils prennent ensuite place à côté de moi, dans cet espace exigu qui tient lieu de salle d’attente. La conversation sur nos plans de voyage s’engage naturellement.

– Tu pars combien de temps?

–  Sept semaines.

– Tu arrives à Hanoi?

– Oui, et je repars de Saigon.

– Tu comptes voyager en train ou en autobus?

– En fait, je traverse le pays à moto.

– Wow! Donc tu dois fais de la moto ici.

– Non. Mais j’ai pris un cours.

– Tu parles vietnamien?

– Quelques mots seulement.

– Et tu pars avec quelqu’un?

– Non, je pars seule.

Il s’ensuivit un long silence. Tous deux me regardaient avec un regard qui traduisait une profonde incompréhension. Puis, comme cela se produit toujours, l’incompréhension a laissé sa place à la peur. Une peur sur laquelle ils ont eu tôt fait de m’entretenir.

Cette réaction, je l’ai rencontrée maintes fois. Chez des membres de ma famille, chez des amis, des collègues. Ils ont peur pour moi. Mais cette peur qu’on dit avoir pour les autres est en réalité la peur éprouvée pour soi-même quand on se projette dans la vie de l’autre. Pour cet homme et cette femme, c’était la peur de se retrouver au Vietnam, une moto à la main, plongés dans un environnement étranger et confrontés à leur solitude.

Je n’ai pas cette peur.

Pendant les cinq dernières semaines de sa vie, j’ai accompagné mon père vers la mort. J’ai passé tous les jours à son chevet, plusieurs heures par jour. J’ai vu dans ses yeux ses rêves inachevés. J’ai tenu dans mes bras les sanglots de ses regrets.

Si je me laissais guider par mes peurs, je pourrais trouver un millier d’excuses pour ne pas faire ce voyage. Mais le fait que je ne parle pas vietnamien ni ne sache faire de la moto ne m’est d’aucune importance. Encore moins l’éventualité que ma moto tombe en panne au milieu de nulle part. Ou qu’on m’attaque pour prendre mes affaires.

Il y a longtemps que je veux faire ce voyage sur la trace de mes origines. Mais les conditions idéales n’y étaient jamais; il me manquait soit le temps, soit l’argent. En réalité, il me manquait la liberté de prendre une telle décision. Ma vie s’était remplie d’attachements qui me retenaient de partir si loin et si longtemps.

Et puis soudainement, ces liens ce sont rompus. Le jour où je me suis retrouvée seule est le même où j’ai retrouvé ma liberté. Aujourd’hui, j’ai trente et un ans, je suis célibataire et sans enfants. Bientôt, ma vie se remplira d’obligations familiales et conjugales qui ne me permettront plus d’entreprendre un projet aussi égocentrique. J’ai devant moi une petite fenêtre pour faire ce voyage d’aventure, qui promet d’être un grand voyage intérieur.

Je tente donc le tout pour le tout.

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One thought on “Rencontre à l’ambassade

  1. Chère Flora – Merci de partager avec ceux qui t’aiment les récits de tes aventures. J’ai bien hâte de te lire au cours des prochaines semaines. Comme toi, j’ai aussi appris, au fil des ans, que la peur est bien mauvaise conseillère. Elle est porteuse de toutes les phobies et lubies qui nous sont transmises par les autres dès notre tendre enfance, souvent alors que nous ne possédons pas encore le moyen de faire le tri des messages qu’on nous inculque. Une fois bien ancrées, toutes ces peurs sont difficiles à éliminer et nous courons tous le risque d’en devenir les esclaves toute notre vie. Ce travail de libération que tu entreprends est ardu, surtout au début. Mais si on s’y met, petit à petit, on reprend, vraiment, notre liberté – cette liberté qui est la nature même de notre âme. Sans être téméraire, on peut se poser les mêmes questions, faire face aux mêmes choix, mais en écoutant cette voix de la liberté intérieure qui est, selon moi, la voix de l’Amour qui nous entoure réellement. On arrive ainsi à progresser de manière beaucoup plus saine. La décision finale sur une question qu’on se pose peut être identique au bout du compte, mais l’intention avec laquelle on aborde la question, la perspective que l’on utilise, définit la façon dont nous cheminons dans la vie. La peur nous empêche de voir pleinement ce qui est autour de nous. L’amour, au contraire, nous permet de tout savourer comme au premier jour. Bravo pour ton cheminement, au Vietnam et dans ton coeur.

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