Derniers préparatifs

Il est dimanche soir. Mon sac est fait et je suis prête à partir. Le brouhaha des derniers jours s’est enfin arrêté et je jouis du silence qui règne dans mon appartement. Dehors, la nuit est calme comme c’est toujours le cas après un blizzard.

Dans quelques heures, je serai assise dans un avion en route vers le Vietnam. J’essaie de m’imaginer comment sera mon arrivée là-bas, mais de ce pays, je n’ai aucune image, aucune référence. Je n’en connais ni les gens, ni les coutumes, ni les odeurs.

Le Vietnam, mon père n’en parlait jamais. Il offrait à quiconque s’aventurait sur ce terrain une fin de non recevoir. Lorsqu’on lui posait des questions, il ne répondait tout simplement pas. Entre son passé et notre présent, il existait un mur de silence que nous n’avons jamais percé.

Nous connaissions quelques faits sur lui. Qu’il venait du sud, d’un village au nom de Sa Dec. Qu’il venait d’une famille de neuf enfants dont il était le plus jeune. Que son père était instituteur, une profession très respectable au Vietnam. Nous savions aussi qu’il était sorti du Vietnam grâce à une bourse pour faire des études de génie civil à l’étranger. On lui avait offert d’étudier en Australie, en Allemagne ou au Canada – il avait choisi de venir à Montréal.

C’est tout.

Par son silence, mon père nous a fait croire que l’histoire de sa vie commençait le jour où il est arrivée au Canada. Comme s’il était né une deuxième fois en descendant les marches de l’avion ce jour du mois d’août 1967. Certes, il nous a convaincu qu’il n’y avait rien avant cette date qui méritait d’être raconté. Nous avons accepté cet oubli sélectif sans le questionner.

Je l’ai porté cet oubli. J’en suis même venue à croire que mon histoire commençait en mai 1982, rue des Gouverneurs à Québec. Que j’étais une “vraie” québécoise. D’ailleurs, enfant, quand on écoutait mes paroles, on ne pouvait me distinguer d’une fillette de parents québécois. Je parvenais à en faire oublier les traits asiatiques de mon visage. Je portais avec fierté l’amnésie de mon père.

Et les années ont passé. La petite Flora a grandi, ce trou de mémoire aussi. Comme un parasite, il me grugeait de l’intérieur. À l’adolescence, il était déjà devenu un trou béant, un trou noir qui aspirait tout. J’ai tout essayé pour le remplir, pour en finir. Mais rien n’y faisait.

Ce trou que je porte en moi est ce hiatus dans ma généalogie paternelle. Les secrets, les non-dits et les amnésies dans les familles créent des vides chez les individus qui les constituent. Aujourd’hui, je sais que je dois réécrire cette partie de mon histoire que mon père a usurpée.

C’est bien ce que je compte faire au Vietnam: retisser le récit de mon père afin de mieux comprendre le mien. Restaurer la mémoire. L’investiguer, l’imaginer, l’inventer. Combler le silence par des mots.   

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