La dure réalité du nord

Ma visite à Sa Pa a été courte. Le petit village était inondé de touristes qui étaient arrivés de Hanoi par le train de nuit. Après avoir roulé deux jours dans les montagnes, les hôtels de béton, les restaurants italiens et les pub irlandais de Sa Pa rendaient l’endroit insipide. C’était comme arriver à Mont-Tremblant en revenant du grand nord québécois. Tout avait l’air mis en scène.

Avant de reprendre la route, Trung et moi sommes allés faire un tour au marché de Sa Pa. De chaque côté de l’allée, on apercevait des étalages de fruits, de légumes et d’artisanat de toute sorte. Autrefois, m’expliqua mon compagnon, on trouvait dans ce marché de l’artisanat H’mong véritable. Aujourd’hui, me dit-il, la majorité de ce qu’on y trouve a été manufacturé en Chine.

Nous retournons à nos motocyclettes pour nous préparer à partir. Notre prochaine destination est Ba Bê, une région reconnue pour son majestueux lac entourée de hautes montagnes de calcaire. En route, nous traverserons des villages peuplés de quelques-unes des 53 minorités ethniques du nord du Vietnam, incluant des H’mong mais aussi des Tày, des Khmer et des Dao. Il nous faudra deux jours pour y arriver, avec un arrêt dans la ville de Viêt Quang.

La première journée de route s’est déroulée sans encombre. Devant moi se déroulait un paysage qui me devenait de plus en plus familier. Je ne le comprenais pas toujours, mais je commençais à le reconnaître.

La simplicité dans laquelle les gens vivent dans le nord est déroutante. Dans les villages, les maisons sont ouvertes malgré la froide température. Elles sont faites parfois de briques et de béton, parfois de bois et de bambou. Il n’est pas certain qu’elles aient l’eau courante et l’électricité y est intermittente. Dans certains cas, on peut voir la cour arrière de la rue car elles n’ont pas de porte. En fait, certaines n’ont même pas quatre murs.

Ma réaction aux conditions de vie des Vietnamiens du nord a évolué au fil des jours.

Au début, regarder ces gens vivre dans un tel dépouillement matériel me donnait un frisson d’horreur. Ma première réaction en a été une de colère et d’indignation devant tant de misère.

Or, cette réaction était très superficielle. Elle n’avait rien d’empathique. À la vue de ce spectacle inhabituel, je m’étais simplement projetée dans la vie de ces gens et j’avais ressenti l’inconfort que j’aurais éprouvé à vivre dans une telle pauvreté. Malgré les apparences, ma première réaction était foncièrement égocentrique.

Cette réaction s’est peu à peu estompée pour laisser sa place à une autre. Un soir, Trung me remarquait que malgré leur pauvreté, les gens d’ici trouvent leur bonheur dans cette simplicité. Je commençais moi aussi à penser qu’il était possible d’être heureux à vivre dans ces conditions. Je m’étais bientôt convaincue que ces gens vivaient un bonheur que je ne comprenais tout simplement pas. Je me suis même surprise à penser : « C’est un peu comme vivre en camping. Ce n’est probablement pas aussi pire que cela en a l’air. »

Cette réaction, néanmoins, était aussi égocentrique que la première. Avant tout, elle me permettait de soulager mon inconfort à la vue du spectacle de pauvreté qui défilait sous mes yeux toute la journée. En me faisant croire que ces gens étaient heureux, je me désengageais de la réalité qui m’entourait.

Plusieurs fois par jour, Trung s’arrêtait pour demander notre chemin. C’était à chaque fois une opportunité d’interagir avec les locaux. De leur parler. De les observer.

De près, on pouvait voir que leurs corps portaient les marques de la dureté de leur mode de vie. Certains me faisaient peur. Tous avaient les yeux giclés de sang. Leur peau était usée et ridée à cause du soleil. Leur dentition était malsaine, et parfois inexistante. Certains avaient le dos plié à cause du labeur dans les rizières. On les voyait moucher, tousser, cracher la pollution qu’ils respirent quotidiennement.

Le fait de voyager à moto m’a permis de pénétrer un autre Vietnam qui n’est normalement pas à la portée des touristes. Le Vietnam cru de ses habitants, non pas celui embelli pour les étrangers. Celui qui est laid, sale, pollué et oublié.

Dans les derniers jours de notre route en montagne, une nouvelle émotion m’a envahie. Ayant pu mettre des visages sur cette pauvreté, j’arrivais maintenant à ressentir une profonde empathie.

Celle-ci était très différente de mes réactions précédentes. Elle était caractérisée par deux choses. Plutôt que le déni, la reconnaissance de la souffrance que vivent ces gens. Et plutôt que la colère, l’acceptation de mon impuissance face à cette réalité.

Le marché de Sa Pa.

Le marché de Sa Pa.

Une maison dans les rizières.

Une maison dans les rizières.

Advertisements

2 thoughts on “La dure réalité du nord

  1. Bonne année Flora!!!!! Tu démarre en lion dans un autre pays. Profite bien de la suite de ton voyage. Toute la famille le suit de très près et adore te lire. Gros bisous, Déo 🙂

    • Bonne année à toi aussi! Je suis juchée sur une montagne à regarder le magnifique paysage en haut d’un temple construit dans la roche. 🙂 Belle façon de commencer l’année!

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s