Un café en chemin

Il y avait déjà plusieurs jours que je voyageais seule. Et tout se passait très bien. Je prenais soin de ma moto, et elle prenait soin de moi en retour. Parfois, perdue dans les montagnes à plusieurs kilomètres de toute civilisation, je lui donnais deux petites tapes sur le réservoir à essence en disant :

– « Lâche pas, chouchoune. On va y arriver. »

Et elle ne m’a pas laissée tomber. Une fidèle compagne de voyage.

Avec un agenda de plus de 200 kilomètres par jour, je suivais un horaire strict. Je prenais la route vers 8h le matin. En chemin, je prenais une courte pause à tous les 50 kilomètres pour laisser refroidir mon moteur. Sinon, je ne m’arrêtais que pour prendre un café en début d’après-midi.

J’avais pris l’habitude de sauter le repas du midi pour éviter de prendre du retard et courir le risque d’arriver à la nuit tombante. Mais aussi, je trouvais difficile de me faire servir dans les petits villages que je rencontrais sur ma route. Le plus souvent, personne ne parlait anglais. La communication était toujours fastidieuse, sinon impossible.

Il m’était très difficile de commander dans les restaurants. Hors des zones touristiques, les restaurants au Vietnam n’ont pas de menu. Avec Trung, j’avais été gâtée : il s’occupait de commander les repas et nous mangions toujours comme des rois. Maintenant que j’étais seule, commander au restaurant était un défi. Et j’en avais marre de manger des pho. Mais surtout, j’étais frustrée par mon incapacité à découvrir par moi-même la cuisine vietnamienne régionale.

Ainsi, à ce stade de mon voyage, l’élément le plus pénible n’étais pas de voyager à moto, ni d’être seule. Ce que je trouvais véritablement difficile était mon incapacité à entrer en relation avec les Vietnamiens que je rencontrais. La barrière de langue était tout simplement trop grande.

Et puis, je ne me sentais pas toujours la bienvenue. Parfois, on ne voulait pas me servir. Je ne sais pour quelle raison. Peut-être parce que j’arrivais trop tard. Peut-être parce qu’ils avaient tout vendu. Peut-être parce qu’ils avaient peur autant que moi de la barrière linguistique. Je rencontrais souvent une dureté dans leur regard, sinon un mépris. Chaque repas était devenu un moment que j’appréhendais.

Était-ce à cause de mon accoutrement? Il est vrai qu’en habit de moto, je n’étais pas particulièrement féminine. Ou était-ce parce que j’avais l’air richarde avec ma grosse Honda? Ou encore, était-ce parce que j’étais une jeune femme voyageant seule? Je ne le saurai jamais.

En préparation pour ce voyage, j’ai tenté d’apprendre le vietnamien. L’été dernier, je me suis achetée le logiciel de Rosetta Stone avec la ferme intention de le compléter avant mon départ. Mais j’ai manqué de temps et de discipline pour atteindre mes objectifs. Je demeurais néanmoins confiante que je pourrais apprendre un peu de vietnamien sur place. Qu’une fois plongée dans l’environnement, il me serait plus facile d’apprendre le vocabulaire.

Or, cela n’a pas du tout été le cas. Depuis que je suis ici, je ne comprends absolument rien. Je ne suis même pas capable de faire une phrase. Et même quand j’essaie, personne ne comprend ce que je dis. Quelle arrogance avais-je de penser que je pourrais « attraper » un peu vietnamien sur place. Apprendre cette langue exigerait en réalité plusieurs années d’étude.

Avoir voyagé ailleurs en Asie, je n’aurais probablement pas eu la même frustration d’être empêchée d’interagir avec les locaux. Mais j’étais au Vietnam pour découvrir ses gens et m’imprégner de sa culture. Mon incapacité à communiquer constituait un véritable échec.

Le deuxième jour de route, je me suis arrêtée dans un petit village pour prendre mon café quotidien. Installée à la table d’un petit restaurant, j’ai commandé un café. L’homme qui me servait m’a répondu un sermon en vietnamien. Je ne comprenais rien. En fait, non. Je comprenais deux choses: qu’il n’avait pas de café, mais qu’il m’invitait à m’asseoir. Ce que je fis.

J’étais là, assise à attendre je ne sais quoi, quand la femme du café d’en face est arrivée. D’un signe de la main, elle a semblé me dire : « Viens, moi j’en ai du café ». Je l’ai suivie.

En quelques minutes, j’étais confortablement installée à une petite table avec un café au lait sucré et du thé vert. La dame était affable et attentionnée. Après avoir déposé le tout, elle a pris place devant moi.

Elle a commencé à me parler. À me poser des questions en vietnamien.

La panique s’est installée. Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’elle me disait. Mais je voulais tellement lui répondre. Elle était si gentille.

Devant mon regard désorienté, elle a répété sa question. Puis une autre fois, plus lentement.

C’est alors que j’ai sorti mon petit calepin et j’ai commencé à écrire.

Tôi đến từ Canada. Tên tôi là Flora. Tôi sẽ đến Saigon. (Je viens du Canada. Je m’appelle Flora. Je vais à Saigon.)

J’ai passé le calepin à mon interlocutrice. Elle m’a lu avec attention, puis elle m’a regardée avec un sourire. Elle m’a répondu par une question. Je lui ai tendu mon calepin pour qu’elle l’écrive.

J’ai alors sorti mon téléphone de ma poche. Dans l’application de traduction anglais-vietnamien, j’ai entré sa question. J’ai obtenu : Quel âge as-tu?

Je connaissais la réponse à cette question! « Ba mốt », lui dis-je fièrement.

La conversation s’est poursuivie. Lentement, à l’aide de mon téléphone et de mon calepin. Cette femme avait une patience d’ange.

Cha của tôi đến từ Việt Nam. (Mon père vient du Vietnam).

Từ đâu? (De quel endroit?)

Can Tho.

Tôi đang ở Việt Nam trong 2 tháng. (Je suis au Vietnam pour deux mois.)

Một mình không? (Toute seule?)

Vang. (Oui.)

Bạn có gia đình phải không? (Es-tu mariée?)

Không. (Non.)

Bạn có con cái không? (As-tu des enfants?)

Không. (Non.)

Cette conversation a bien dû prendre une vingtaine de minutes. Pendant ce temps, le mari de cette dame nous avait rejoints. Puis, son fils. Et le voisin. Nous étions bientôt cinq à converser par l’entremise de mon petit calepin.

Mon café terminé, je me suis préparée à repartir. Tous les quatre m’ont souhaité un bon voyage.

De retour sur la route, j’étais profondément émue de cette rencontre. Dans mon casque, mes yeux étaient remplis d’eau.

Jolie vue de la route.

Jolie vue de la route.

Ce panneau de signalisation me fait toujours sourire. En montagne, les routes n'ont pas toujours de rambarde.

Ce panneau de signalisation me fait toujours sourire. En montagne, les routes n’ont pas toujours de rambarde.

Aperçu de la route.

Aperçu de la route.

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6 thoughts on “Un café en chemin

  1. Quelle belle rencontre tu as fait avec cette dame !
    Quand je veux apprendre une langue sur place, une phrase clé que je cherche à apprendre le plus vite possible est : “Comment ça s’appelle ?” ou “Qu’est-ce que c’est ?”.
    Quand on sait dire ça, on n’a qu’à le dire en pointant l’objet dont on veut apprendre le nom et à prendre des notes par écrit. Puis, le soir, je révise les mots appris dans la journée.

    Bon voyage ! 🙂

    • Salut Étienne! Super bon truc – je n’y avais pas du tout pensé!! Je crois que j’ai mes propres peurs par rapport à la barrière linguistique à surmonter. Peut-être que les gens sentent ma peur. Il suffit peut-être tout juste de demander avec un sourire. 😉

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