Lionel et Juliette

Après ma petite excursion avec mon ami Dang, je suis rentrée à l’hôtel me reposer avant le souper. Ayant roulé à la campagne et dormi dans la jungle pendant plusieurs jours, j’avais décidé de m’offrir un hôtel quatre étoiles à Hué. J’avais une jolie petite chambre au 10e étage, avec une vue magnifique vers l’ouest de la ville.

Arrivée à ma chambre, je suis sortie sur le balcon pour aller admirer le coucher de soleil. Accoudée à la balustrade, mes yeux caressaient l’horizon. J’entendais en bas le bruit des klaxons qui montaient de la rue.

À ce moment précis, j’ai éprouvé une grande joie. Une joie de ce que j’avais vécu depuis le début de mon voyage. Mon succès à moto. La beauté de ce pays. Les Vietnamiens que je rencontrais. Le sentiment d’appartenance qui croissait en moi. Mon cœur en était rempli d’émotion.

J’ai alors fermé mes yeux, joins mes mains et murmuré :

Merci

– Merci.

Mon voyage comportait une forte dose de solitude. Je passais de longues heures sur ma moto. Je mangeais seule. Je dormais seule. Je me réveillais seule. Quand je voyais des beautés, je n’avais personne avec qui les partager. Et quand j’avais peur, il n’y avait personne pour me rassurer.

Ce voyage, je le faisais pour moi, mais il était dédié à mon père. J’espérais réaliser ses deux derniers souhaits : faire un dernier voyage au Vietnam, et ramener ses cendres dans son village natal. Depuis le tout début, j’avais une idée très précise de ce voyage et je pouvais me féliciter d’exécuter mon plan avec succès.

Mais à l’intérieur, une chose me manquait terriblement. C’était l’approbation de mon père.

À mesure que je progressais dans mon voyage, je ressentais de plus en plus le besoin d’une confirmation. Que c’était bien ce que mon père voulait. Qu’il était content. Qu’il était avec moi.

Pendant ce moment de recueillement, j’ai commencé à entendre au loin un air de musique. C’était une mélodie agréable. Je me suis laissée transportée par elle. Cette musique me faisait du bien, comme une petite valve qui soulageait mon cœur trop plein.

Après un moment, cette chanson m’a semblé familière. Je me suis surprise à la fredonner.

C’était une chanson de Lionel Ritchie des années 80. Une chanson que mon père aimait beaucoup. Que toute petite, j’avais écouté des centaines de fois en sa présence.

J’ai alors levé les yeux au ciel et j’ai souri. Mais cette fois, des larmes coulaient aussi sur mes joues.

J’ai ouvert les yeux pour tenter de voir d’où venait cette musique. Qui pouvait bien jouer du Lionel Ritchie en plein air au centre-ville de Huế en fin d’après-midi? Mes yeux ont scruté l’horizon. Impossible de voir d’où provenait cette musique improbable.

Les larmes ne cessaient de couler sur mes joues. Pourtant, je n’arrivais pas à dire s’elles coulaient de joie ou de tristesse.

Cette musique, qui me rappelait incontestablement mon père, m’enveloppa alors comme si c’était ses bras. Je me suis laissée bercer.

La dernière fois que j’avais senti la présence de mon père de façon aussi manifeste remontait à plus de deux semaines. J’étais dans le nord du Vietnam à l’époque.

Ce matin-là, Trung ne s’était pas réveillé. Nous nous étions donné rendez-vous à 9h pour déjeuner mais il n’était pas descendu. Je l’avais attendu dans le lobby de l’hôtel pendant près d’une demi-heure.

Pendant que je l’attendais, le patron de l’hôtel m’avait invité à m’asseoir avec lui. Le lobby servait aussi de salon pour la famille qui résidait au rez-de-chaussée. Les trois enfants de cet homme, alors des adolescents, écoutaient des vidéos de musique pop vietnamienne à la télévision. Je me suis jointe à eux.

Cet homme avait alors tenté d’entamer la conversation avec moi, en vietnamien. Il ne semblait pas du tout concerné par la barrière de langue. Il m’avait parlé lentement, en me regardant droit dans les yeux. Je n’avais pas su lui répondre, mais il n’avait pas semblé s’y attendre. Il m’avait tout simplement souri.

Nous avions continué à écouter la télévision.

Après un moment, je m’étais retournée pour regarder cet homme. Son visage portait naturellement un sourire, tellement que les rides autour de ses yeux en avaient pris la forme. Ce regard rieur qu’il avait sur le visage, je le connaissais. Il m’était très familier. C’était celui de mon père.

Pendant un instant, j’aurais juré que mon père était là, assis à côté de moi. Que c’était lui qui m’offrait ce sourire rassurant.

Puis, l’instant s’est évanoui. Derrière moi, j’entendais le pas lourd de Trung qui descendait les marches.

Peut-être que j’invente la présence de mon père. Peut-être qu’elle n’est que dans mon imagination. Mais je m’en fous. Pour me moment, elle m’offre la présence et le réconfort dont j’ai besoin pour poursuivre ma route.

À venir... les mausolées de Huế

À venir… les mausolées de Huế

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