Un souper de reine

À 19h, je suis sortie pour aller à la rencontre de Dang. Il m’attendait devant mon hôtel, debout à côté de sa moto avec un casque à la main. Je le trouvais élégant dans son veston en corde du roi beige.

Quand je me suis approchée, Dang a posé le casque sur ma tête et l’a attaché. Son geste m’a prise par surprise. Je n’étais pas habituée à tant de courtoisie.

Étant donné la nature de mon voyage, j’avais dû adopter un rôle et une attitude très masculine. Je passais le plus clair de mon temps sur une moto et je devais en faire l’entretien quotidiennement. Je me promenais partout avec ma bouteille d’huile à chaîne et ma pompe à air. Tous les jours, je revêtais le même uniforme constitué d’un énorme casque, d’un manteau fluo et des bottes de marche.

Je me souviens d’ailleurs d’un jour où je m’étais fait dépasser à moto par deux jeunes hommes. Ils avaient tourné la tête pour me regarder, mais j’avais tout de suite accéléré pour prendre les devants. En quelques secondes, ils m’avaient rattrapée. Arrivés à ma hauteur, l’un des deux jeunes hommes m’avait fait signe de lever ma visière. Je croyais qu’il voulait me parler, donc je me suis exécutée. C’est alors que ce dernier a brandi les bras en signe de victoire.

Il venait probablement de gagner une bière. Ils avaient gagé à savoir si j’étais un homme ou une femme.

Sans compter que lorsque je m’adonnais à ma routine matinale, consistant à huiler ma chaîne et sangler mon sac, il n’était pas rare que des Vietnamiens m’entourent et m’observent. Ils avaient toujours l’air surpris, et parfois même choqués, de voir une femme s’adonner ce genre de besognes masculines. Encore plus de me voir prendre la route seule.

Il va donc sans dire que mon voyage n’était pas sous le signe de la féminité. Voilà pourquoi le geste de galanterie de Dang m’avait prise de court.

J’ai donc pris place à l’arrière du scooter de mon ami. Dang nous a conduit dans un petit restaurant du centre-ville de Huế. L’endroit, m’a-t-il expliqué en chemin, existait depuis plus de vingt ans et était réputé pour ses spécialités locales. 

La cuisine du centre du Vietnam se distingue de celle du reste du pays notamment par la taille de ses portions. Les spécialités locales sont souvent servies en petites portions individuelles, chacune garnie et assaisonnée individuellement. C’est là un héritage de l’époque impériale, pendant laquelle la cuisine devait être aussi exquise pour les yeux que pour les papilles.

En entrée, Dang avait commandé des bánh bèo et un bánh xèo. Malgré la ressemblance orthographique, les deux plats sont différents. Le bánh bèo est une crêpe de farine de riz de couleur blanche et de texture gélatineuse assortie de garnitures et servies avec une sauce à base de nước mắm (sauce de poisson). Le bánh bèo est aussi une crêpe de farine de riz mais de la couleur du curcuma et servie croustillante. Elle est pliée en deux et garnie de porc, de crevettes et de fèves de soja germées.

Les bánh bèo sont arrivées dans six minuscules soucoupes, garnis d’échalottes et d’un petit morceau de porc frit. J’ai alors eu un moment de stupeur. Du chicharrón au Vietnam. Je ne savais pas que cet aliment résolument mexicain se retrouvait aussi loin qu’au Vietnam.

Le chicharrón est la version mexicaine de l’oreille de crisse. Il s’agit de peau de porc frite. Il se mange en collation comme des croustilles, ou en garniture dans les soupes et les sauce pour un peu de texture. J’étais familière avec le chicharrón depuis mon séjour culinaire au Mexique. Ingrédient essentiel de la cuisine traditionnelle mexicaine, le chicharrón s’achète frais dans les marchés publics. D’ailleurs, le jour de mon départ du Mexique, j’avais acheté une « feuille » de chicharrón de près d’un mètre de long que j’avais cassée en morceau et ramenée au Canada. Par chance, il n’y avait pas de chiens renifleurs à l’aéroport ce jour-là.

Mais ce n’est pas l’anachronisme géographique qui me stupéfiait.

Telle la petite madeleine de Proust, la vue de ce petit morceau de porc m’a transportée un mois en arrière.

À l’hôpital. Mon père ayant été atteint d’un cancer digestif, la première chose qu’il a perdue fut l’appétit. Quelques semaines après avoir été hospitalisé, il avait arrêté de manger. Mon frère et moi, qui se succédaient à son chevet, faisions des pieds et des mains pour trouver de la nourriture qui stimulerait son appétit.

Nous avions tout essayé : le poulet St-Hubert, les bánh cuốn, les gỏi cuốn, les frites McDo, la soupe maison, les pâtisseries françaises, les beignes de Tom Hortons. Rien n’y faisait. Il ne mangeait pas.

Puis, un jour mon père m’avait demandé :

– Tu sais ce que tu vas faire, ma fille? Tu vas aller m’acheter des chips de porc frites.

– Des chips de porc… Tu veux dire du chicharrón? De la peau de porc frite?

– Oui, c’est ça, ma fille.

– Mais Papa, comment tu connais ça?

– Ah! J’ai découvert ça l’été dernier dans une épicerie latino de la rue Bélanger. 

– Ok Papa. Je vais t’en amener demain.

Le lendemain, j’étais allée acheter un sac de chicharrón à la boucherie latino-américaine située dans le marché Jean-Talon. Quand j’ai sorti le sac, le visage de mon père s’est illuminé comme s’il avait sept ans. Il avait réussi à manger deux ou trois morceaux, ce qui, dans les circonstances, constituait un repas de roi.

Et puis, il avait perdu l’appétit de nouveau. Le chicharrón ne parvenait plus à titiller son estomac. Le sac s’était retrouvé remisé dans le tiroir de sa table de chevet.

Mais le chicharrón n’avaient pas perdu toute son utilité. Mon père s’en servait pour amadouer les infirmières. L’une d’entre elles, d’origine philippine, acceptait volontiers les propositions gourmandes de mon père.

J’avais toujours trouvé bizarre que le dernier aliment que mon père ait voulu manger soit du chicharrón. Mais alors assise devant mes six banh béo dans un restaurant au centre-ville de Huế, je comprenais mieux ce que mon père trouvait de spécial à cet aliment insolite.

Il lui rappelait probablement un peu de son pays.

Le bánh bèo

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One thought on “Un souper de reine

  1. Un vieux dicton des motards ou cycliste est qu’un bon mécano doit posséder son propre lubrifiant et sa grosse pompe.
    Au sujet de la nourriture, tu constates aussi que le manger de la région du centre est exquise, n’est-ce pas?
    J’ai aussi une autre confidence mais promets-moi de dire à personne ok! … Je trouve que les filles du centre sont les plus belles, les plus lovables et les plus braves au VN. Surtout elles sont capables de nous cruiser (mon frère et moi) même devant nos femmes 😉
    A+ xoxo

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