Mécanique motomobile

J’ai passé un total de trois jours à Huế, dont une journée complète pour me reposer. J’aurais pu continuer à faire des visites dans cette ville pourtant riche de monuments et d’histoire. Mais je n’en avais pas envie.

La veille de mon départ, je suis allée chercher ma moto chez Kim le mécanicien. Comme il avait fait des réparations importantes, il avait dû la garder deux jours complets. Je lui avais laissé mon numéro de cellulaire pour qu’il m’appelle lorsqu’elle serait prête.

Arrivée à son local, je n’ai presque pas reconnu ma moto. Elle était comme flambant neuve. Stationnée de l’autre côté de la rue, elle étincelait sous le soleil de l’après-midi. On aurait dit que Kim l’avait récuré à la brosse à dent. Quand je lui ai fait la remarque, il m’a répondu : « Un homme peut rouler avec une moto sale. Une femme, non. »

J’ai regardé ma Honda un moment. Comme un homme admire une belle femme.

Kim a révisé avec moi chacune des réparations qu’ils avaient effectuées. Pour chacune d’elle, il m’a montré des photos prises avec son téléphone prouvant qu’il avait bien changé telle ou telle pièce. Le travail qu’il avait fait me semblait très consciencieux. Il avait inspecté ma moto du klaxon à la suspension, et jusqu’au dernier piston. Je ne l’écoutais que d’une oreille car je lui faisais entièrement confiance. Et puis, ne connaissant rien à la mécanique motomobile, je n’étais pas vraiment en mesure de le contredire.

La liste des réparations qu’il avait effectuées était longue : changement du frein et du joint avant, réparation du pneu arrière perforé par un clou, alignement de la direction, changement d’huile, nettoyage du carburateur, etc. La facture s’est élevée à six millions huit cent mille dongs, ou trente-quatre dollars. Considérant l’ampleur des travaux, ce n’était pas grand chose.

Kim m’a alors assurée que ma Honda m’amènerait jusqu’à Saigon sans problème. J’étais ravie de l’entendre.

En effet, je comptais me rendre dans le sud du Vietnam non pas en logeant la côte, qui est densément peuplée, mais plutôt en passant par les hauts plateaux situés le long des frontières du Laos et du Cambodge. Ainsi, une bonne partie des prochains 2000 km s’annonçait quasi inhabitée.

Kim était un autre de ces hommes prévenants et attentionnés qui avait été mis sur mon chemin. Comme avec tous les autres hommes qui avaient croisés ma route, j’étais stupéfaite de sa bienveillance à mon égard. Et les hommes comme lui atterrissaient toujours sur mon chemin sans que je ne les aie cherchés. Une fois de plus, je me sentais bénie de ma rencontre avec Kim.

Après avoir passé deux jours à pied, je me réjouissais de retrouver ma Honda. Certes, j’avais développé une relation avec mon bolide. Avec toutes ces heures passées sur ma monture, et toutes ces expériences vécues sur la route, ma Honda était plus qu’un simple véhicule. C’était une compagne de voyage. Le personnage de soutien de ce film dont j’étais l’héroïne.

Elle était aussi mon point d’ancrage. Ma seule maison. Jamais auparavant dans ma vie avais-je été sans domicile fixe. Avec mon sac attaché sur le siège arrière, j’avais le statut de nomade.

Nomade : qui vient du grec “odos,” signifiant “la route.”

Le moment présent, dit-on, n’existe pas. Il n’est que cet instant fugace où le futur devient le passé. Mon voyage à moto était un semblable mirage. Une succession de moments insaisissables où la route disparaissait derrière moi. Comme si l’asphalte s’effaçait au passage de ma moto. Comme si ces kilomètres de paysages s’évanouissaient après y avoir posé mon regard.

Et de toutes ces images aperçues sur des milliers de kilomètres, ma mémoire ne saurait en retracer qu’une poignée. La grande majorité de ce que je verrais le long de ce ruban de bitume s’abîmerait bientôt dans l’oubli.

J’ai remercié Kim pour son travail et réglé la facture. J’ai parti le moteur de ma Honda. Elle ronronnait comme un chat. J’ai embrayé en première vitesse. Dans mon miroir, je pouvais voir Kim qui me saluait de la main alors que je m’éloignais.

La facture

Kim le mécanicien

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